Le résumé : un roman passionnant sur fond de rivalité religieuse
Byzance, 326 après J.C. L’empereur Constantin règne d’une main cruelle sur un vaste empire. Il favorise le christianisme qu’il tente d’imposer comme religion d’Etat. Non sans heurts : à Jérusalem, cinq corps sont découverts avec la marque d’un poisson sur le front (le poisson était le symbole des premiers chrétiens). Pour résoudre ces assassinats qui résonnent comme un outrage à sa personne, l’empereur envoie sa mère, Hélène, et son proche conseiller, Aurelius, mener l’enquête, mais aussi retrouver les reliques de la Passion du Christ et finaliser la conversion de l’Empire.
Le bateau sur lequel ces représentants impériaux sont embarqués accueille bientôt deux jeunes pirates, Kyros et Galeo, qui viennent d’échapper à une mort terrible. A côté de l’enquête officielle à laquelle ils se retrouvent mêlés, les deux jeunes gens nourrissent une sombre vengeance. Entre complots politiques, ambitions personnelles et affrontements religieux, pourront-ils mener à bien l’objectif qu’ils se sont promis d’atteindre ? A moins que celui-ci ne soit intimement lié à l’enquête …
L’Histoire derrière l’histoire : l’Empire, Constantin, le christianisme et le culte de Mithra
François-Henri Soulié nous plonge dans une époque qu’on a peu souvent l’occasion de croiser dans les romans historiques. Le IVème siècle après JC est pourtant un moment charnière pour l’Empire romain, qui oscille entre la tradition du culte de Mithra et l’expansion du christianisme.
Dans cet épisode de votre chronique « Les mots et l’Histoire », je vous propose de faire le point sur la trame de fond du roman de François-Henri Soulié « Les Pirates de Dieu ». Nous allons parler de l’Empire romain au début du IVème siècle, de la figure controversée de l’empereur Constantin et de la concurrence entre le christianisme et le mystérieux culte de Mithra qui parcourt tout le roman.
L’Empire romain au IVème siècle : une ère d’instabilité et de changements profonds.
En 293, Dioclétien met en place un nouveau système de gouvernement : la Tétrarchie. L’empire est donc administré par quatre personnes : un Auguste dans chacune des deux parties de l’Empire, flanqué chacun d’un César qui joue le rôle de second et de successeur.
L’objectif est de mieux administrer l’immense territoire et faire face aux déplacements de populations venues en particulier d’outre-Rhin (les fameuses invasions barbares, expression inappropriée au regard de la réalité historique).
Ça fonctionne tant bien que mal, mais les ambitions personnelles prennent le dessus. C’est ici que les Romains s’empoignèrent : au début du IVème siècle, on compte jusqu’à sept empereurs en même temps !
En 312, Constantin, fils d’un des tétrarques, l’emporte sur son adversaire Maxence, à la bataille du Pont de Milvius. Il s’empare de l’Italie et s’impose en Occident. Licinius règne sur l’Orient. On est passé de 7 à 2 empereurs, les choses sont un peu plus simples et se calment pour un temps. Le conflit entre les deux monarques reprend cependant quelques années plus tard et en 324, Constantin vainc Licinius à la bataille d’Andrinople. Il règne désormais sans partage sur tout l’empire jusqu’à sa mort, en 337.
Constantin : un empereur entre ombre et lumière
L’Histoire donne souvent raison au vainqueur. Constantin est demeuré comme une figure majeure de l’histoire romaine, mais aussi de l’historiographie chrétienne qui n’a pas manqué d’en faire une figure légendaire et même un saint, en raison de sa conversion au christianisme. Dans l’imaginaire collectif, nourri par des siècles d’enseignement à connotation religieuse, Constantin bénéficie d’une image plus positive et bienveillante.
François-Henri Soulié nous dépeint pourtant un Constantin qui dirige l’empire d’une poigne de fer et apparaît paranoïaque et sanguinaire. Dès le début du roman, on le voit ordonner la mort par ébouillantage de son épouse Fausta, ainsi que l’exécution de son propre fils, Crispus, issu d’une précédente union. Fausta et Crispus sont présentés comme des amants cherchant à renverser l’empereur.
Dans la foulée, celui-ci se débarrasse de sa mère en l’envoyant à Jérusalem, aux côtés de son conseiller Aurelius, chargé d’élucider les meurtres. Constantin peut alors se consacrer à son grand dessein : l’édification de la nouvelle Rome qui portera son nom. 4 ans plus tard (330), Constantinople va surgir des décombres de Byzance.
Le portrait est pour le moins peu flatteur, mais la réalité est un peu plus contrastée. Le bilan de l’empereur ne se résume pas à ces assassinats, même s’ils sont avérés. Leur motif reste cependant mystérieux et sujets à spéculation. Au-delà de cet épisode, l’action de Constantin a eu des effets importants sur l’empire. Il transforme profondément l’organisation du pouvoir central, augmente le nombre des fonctionnaires travaillant dans les bureaux centraux et met en œuvre une véritable bureaucratie d’empire. L’empereur décrète le repos dominical et impose une monnaie forte, le solidus (ancêtre du sol et du sou) qui connaîtra une grande longévité dans l’Empire d’Orient.
S’appuyant sur le christianisme (voir plus loin), il met en place un pouvoir fort, de conception théocratique. Il veille aux frontières de l’Empire en luttant contre les Francs et les Alamans sur le Rhin, en défaisant les Goths et les Sarmates dans les guerres danubiennes et en relançant la guerre contre l’Empire sassanide (région iranienne), mais il meurt pendant les préparatifs de la campagne
L’image de Constantin a été embellie très tôt par les auteurs chrétiens. Elle doit être plus contrastée. Son parcours est fait de meurtres, de calculs politiques, d’ambition démesurée, mais aussi de réalisations positives, d’une administration efficace et de réformes profondes. Il n’était ni un saint ni un monstre, mais on comprend le parti pris par François-Henri Soulié dans son roman.
La religion comme instrument de pouvoir
Consantin est connu pour avoir été le premier « empereur chrétien ». Il faut relativiser cette affirmation. A partir de 303, l’empereur Dioclétien avait lancé une grande persécution des chrétiens. En 313, Constantin et son collègue oriental Licinius adoptent l’édit de Milan qui met fin à ces persécutions, instaure la liberté de culte et ordonne la restitution des biens confisqués.
Il ne s’agit pas d’une reconnaissance du christianisme comme religion d’Etat. Les chrétiens ne constituent alors qu’une minorité religieuse de l’empire, même s’ils sont plus nombreux en Orient. Constantin lui-même observe une certaine prudence dans l’exercice de la religion. Sa tendance le pousse à s’orienter vers un monothéisme qui n’est pas nécessairement chrétien. Il honore le culte du soleil (
Sol Invictus) en lien avec Apollon. Il ne recevra le baptême que sur son lit de mort (337), même si pendant son règne, il privilégiera la religion chrétienne. En 325, il convoque le concile de Nicée qui met fin à la dispute entre chrétiens sur la figure divine du Christ (controverse de l’arianisme). Plus qu’un témoignage de la foi de Constantin, cette action doit se comprendre comme une volonté d’imposer l’ordre, car une Eglise en ordre est un vecteur de pouvoir fort.
Le christianisme, en tant que religion monothéiste offrant une structure hiérarchique centralisée et unifiée avec une doctrine claire, devient sous Constantin un outil politique puissant. L’Eglise devient un rouage essentiel de l’Etat auquel elle apporte son soutien. En privilégiant cette nouvelle foi, Constantin se forge une image d’envoyé divin. Le message chrétien de salut universel et d’obéissance à une autorité divine légitime son pouvoir en tant qu’empereur choisi par Dieu.
Cependant, cette transition religieuse ne se fait pas sans heurts : le mithraïsme, très influent dans l’armée et les cercles élitistes, reste un concurrent sérieux. Cette lutte entre christianisme et culte de Mithra est au cœur du roman.
Le mithraïsme : un culte en déclin face au christianisme
Le mithraïsme, culte d’origine perse, est très répandu dans l’Empire romain aux IIIe et IVe siècles. Centré sur le dieu solaire Mithra, ce culte initiatique se développe notamment parmi les soldats et les fonctionnaires impériaux. Ses rites secrets et sa hiérarchie initiatique en font une religion réservée à une élite masculine.
Les adeptes de Mithra progressaient à travers sept grades initiatiques, allant de « Corbeau » (le plus bas) à « Père » (le plus haut), chacun nécessitant des rites de passage stricts et mystérieux. Les cérémonies incluaient souvent des sacrifices symboliques et des banquets rituels où les initiés partageaient un repas sacré, rappelant certains aspects de l’eucharistie chrétienne. Les mithréums, temples souterrains dédiés au culte, étaient décorés de fresques représentant Mithra sacrifiant un taureau, un acte fondateur du mythe religieux.
Cependant, le mithraïsme peine à rivaliser avec le christianisme sur plusieurs points : il exclut les femmes, ne propose pas de textes sacrés accessibles à tous, et repose sur des rites initiatiques complexes. À l’inverse, le christianisme prône une doctrine plus universelle, ouverte à toutes les couches de la société, y compris les esclaves et les femmes. Avec le soutien de Constantin au christianisme, le culte de Mithra se marginalise jusqu’à sa disparition sous Théodose Ier (fin du IVe siècle).
Un roman brillant au croisement de l’histoire et de la fiction
Dans Les Pirates de Dieu, François-Henri Soulié dresse un portrait érudit et passionnant de cette période trouble, mêlant rigueur historique et intrigue captivante. En explorant la lutte entre mithraïsme et christianisme, il met en lumière les conflits idéologiques et politiques qui ont façonné le monde de l’époque.
L’histoire est construite avec brio, même si la quête des personnages principaux passe parfois à l’arrière-plan par rapport à la description des enjeux politico-religieux de l’époque.
Rédigé dans un style fluide et agréable, Les Pirates de Dieu est un roman tout à la fois divertissant et enrichissant, que je recommande chaudement.
François-Henri Soulié : un auteur passionné d’Histoire et d’histoires
Romancier, dramaturge et réalisateur, François-Henri Soulié n’est pas un débutant dans le domaine du roman historique. Il est l’auteur de plusieurs séries, dont Occitania (3 tomes : Angélus, Magnificat et Requiem), une formidable fresque en terre d’Occitanie à la fin du XIIème siècle.
Avec Les Pirates de Dieu, François-Henri Soulié s’impose comme une référence du genre.
J’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots avec lui lors de la Foire du Livre de Bruxelles, en 2024. Il m’ a expliqué la somme des recherches qu’il avait dû entreprendre pour construire son récit, dont la lecture des premiers auteurs chrétiens. Outre son talent, je retiens sa gentillesse naturelle et sa disponibilité. Il a même eu la bonté de me souhaiter bonne chance et plein succès pour Les secrets du Phénix, ce dont je le remercie au travers de cette chronique.
Pour aller plus loin…
Je vous propose une sélection bibliographique qui vous permettra d’approfondir les sujets abordés dans cette chronique.
A propos de Constantin
- Pierre Maraval, La véritable histoire de Constantin, Paris, Les Belles Lettres, 2010.
Cet ouvrage offre une biographie détaillée de Constantin, explorant son rôle dans la christianisation de l’Empire romain.
- Du même auteur, podcast de l’émission La marche de l’Histoire (France Culture) : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-marche-de-l-histoire/l-empereur-constantin-8073520.
- Vincent Puech, Constantin. Le premier empereur chrétien, Paris, Ellipses, 2011 (rééd. 2022).
Une analyse approfondie de la vie de Constantin et de son impact sur l’histoire du christianisme.
- Michel Christol, Entre Galère et Constantin : les Auréliens et l’Empire (293-325), Paris, De Boccard, 2014.
Cette monographie examine la période charnière entre les règnes de Galère et de Constantin, offrant un éclairage sur les transformations politiques et religieuses de l’Empire.
A propos du culte de Mithra et sa compétition avec le christianisme
- Manfred Clauss, The Roman Cult of Mithras: The God and His Mysteries, New York, Routledge, 2000.
Une introduction complète au culte romain de Mithra, abordant ses origines, ses rites et son expansion dans l’Empire romain.
- Attilio Mastrocinque, Des Mystères de Mithra aux Mystères de Jésus, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2009.
Une exploration des liens et les différences entre les mystères de Mithra et ceux du christianisme naissant.
- Franz Cumont, Essai sur le culte et les mystères de Mithra, Paris, 1899.
Un ouvrage classique qui demeure une référence incontournable pour l’étude du mithraïsme.