Etrange destin que celui de James A. Garfield, 20ème président des Etats-Unis (1881), dont l’Histoire ne met en avant que son assassinat, après 6 mois de mandat à peine, au terme d’une agonie atroce. Suffisant pour en faire une mini-série de 4 épisodes sur Netflix ? Pas sûr …
Dans cette mini-série, nous suivons les parcours parallèles de James Garfield, sénateur et bientôt président des Etats-Unis, et de son meurtrier Charles Guiteau, un déséquilibré qui sera pendu quelques mois après son geste.
Que penser de cette production ? Une fois encore, je vous propose de confronter les mots (ou ici les images) et l’Histoire afin de découvrir ce qui se cache derrière le récit.

Une guimauve à la vieille sauce américaine
Je vais être direct. Ce qui aurait pu constituer un point de départ intéressant, basé sur un épisode historique méconnu, se révèle au bout du compte une déception. Les personnages lisses et stéréotypés s’engluent dans une guimauve à la vieille sauce américaine où les bons sont très bons et les méchants très méchants. On ne répètera jamais assez que la meilleure histoire ne peut pas fonctionner si elle n’est pas portée par des personnages qui la vivent intensément et parviennent, par leur comportement, leurs pensées, leur attitude, à provoquer des émotions chez le lecteur ou le spectateur. Dans Le président foudroyé, le scénariste et le réalisateur ont manifestement oublié ce principe.
Un signe qui ne trompe pas : le personnage le plus intéressant de la série n’est ni le président ni son assassin, c’est Chester Arthur, le vice-président. Il s’agit du seul personnage qui évolue au fil du récit avec un véritable arc narratif et qui possède un ressort dramatique éveillant un tant soit peu l’attention du spectateur.
Examinons si les personnages qui nous sont présentés sont au moins conformes à la réalité historique.
James Garfield, un politicien chevronné et idéaliste ?

James A. Garfield (1831-1881), sénateur de l’Ohio, nous est présenté comme un idéaliste qui se tient loin des querelles politiciennes de Washington. Pétri d’idées généreuses et bienveillantes, c’est presque à regret qu’il rejoint la capitale pour prendre part au congrès du parti républicain qui doit désigner son candidat à la prochaine élection présidentielle de 1880.
James Abram Garfield est pourtant un politicien chevronné, fin connaisseur du système puisqu’en cette année 1880, il en est à son dixième mandat fédéral. Octroyons ce crédit aux concepteurs de la mini-série : admettons qu’on puisse rester idéaliste, charitable et bienfaisant après dix mandats.
Garfield naît le 19 novembre 1831, près de l’actuelle ville d’Orange (Ohio). Après une jeunesse mouvementée, il se dirige vers une carrière d’enseignant en littérature classique. A la fin des années 1850, il se rapproche des idées défendues par le tout nouveau parti républicain, dont l’abolition de l’esclavage est le ferment.
Il abandonne progressivement l’enseignement pour étudier le droit et est admis au barreau de l’Ohio en 1861, mais la guerre de Sécession est déclarée. Il est nommé colonel dans l’armée de l’Union, mène plusieurs batailles pour le Nord (évoquées dans la série par des ellipses à l’opportunité discutable) et est nommé général en 1863.
L’année précédente, alors qu’il sert encore dans l’armée, il se présente au Congrès sous la bannière républicaine et remporte le premier de ses neufs succès consécutifs à la Chambre (1862-1880). Au sein de cette assemblée, il se distingue par son éloquence et sa combattivité dans certains domaines (certaines affaires de corruption notamment). S’il n’appartient à aucune des factions qui agitent le parti, il se révèle suffisamment habile pour se faufiler et assurer à chaque fois sa réélection sans grand risque.
Un outsider à la présidence
En 1880, Garfield parvient à se hisser au Sénat. Ce dixième mandat représente une réelle promotion politique quand on connaît l’influence que peut avoir un sénateur par rapport à un « simple » Congressman.
C’est à cette époque que la série débute, au moment où la carrière de Garfield semble avoir atteint son apogée. Et alors que le parti entame de difficiles réunions destinées à choisir son représentant à l’élection présidentielle, son destin va basculer.
Au début des débats, Garfield soutient John Sherman, qui l’avait appuyé juste avant pour accéder au Sénat (gratitude polie ou arrangement d’arrière-boutique politicienne ? à vous de décider). Alors que les trois favoris, Sherman, Grant (l’ancien président et général nordiste) et Blaine se neutralisent, Garfield devient -contre son gré, si on en croit le scénariste- le candidat de compromis surprise des républicains. Quelques mois plus tard, il remporte l’élection présidentielle face au démocrate Hancock.
Il est difficile de déterminer avec précision le rôle que Garfield a joué pour obtenir cette investiture. Si le coup n’était certainement pas prémédité, l’idée de jouer sa carte personnelle a dû l’effleurer quand les débats s’enlisaient. Il faut être sacrément naïf pour croire au scénario qui nous présente la nomination de Garfield comme une surprise totale, acceptée par lui à son corps défendant, dans un esprit de sacrifice.
On touche là une première fois à la guimauve évoquée plus haut. Le scénariste nous sert en outre la rapide contrition du nouveau candidat à l’égard de Sherman, trahi par sens du devoir. Mais ses remords sont vite oubliés…
Charles Guiteau (1841‑1882), un illuminé en ombre chinoise
Le parcours de Charles Guiteau, le futur assassin, apparaît comme l’exact opposé de sa victime. Garfield est droit, honnête et bercé de beaux principes ; Guiteau est déséquilibré, peu fiable et sans scrupule. Ses actions et son comportement font de lui l’antagoniste déclaré. Le contraste est établi dès le début de la série, lorsqu’on voit Guiteau dépouiller sa sœur et son beau-frère de quelques liasses de dollars enfermées dans le coffre de la maison. L’opposition est créée, mais elle ne va plus beaucoup évoluer. Le personnage de Guiteau offre sans doute suffisamment d’aspérités pour ravir un scénariste.
Né en 1841 dans l’Illinois, Guiteau rejoint brièvement la communauté sectaire d’Oneida, qui prône l’amour libre et la mise en commun des biens. Il quitte ses coreligionnaires en froid, leur intente même un procès et se lance ensuite dans la fondation d’un journal religieux, The Daily Theocrat, qui fait rapidement faillite. Il obtient une licence en droit à Chicago après un examen sommaire, ouvre un cabinet, mais ne plaide qu’une seule fois et accumule les échecs professionnels et les plaintes de clients.
Il s’oriente alors vers le combat politique et rédige un discours en faveur de Grant, en vue de la convention républicaine de 1880. Au vu du résultat surprenant que nos connaissons, il retourne sa veste et réoriente son discours (qu’il n’a jamais prononcé) en faveur de Garfield. Convaincu d’avoir joué un rôle décisif dans la victoire de ce dernier, il s’estime en droit de revendiquer un rôle dans la future administration.
La série nous montre ses ambitions inappropriées. Pourquoi pas un poste diplomatique à Vienne ou à Paris ? Guiteau fonde tous ses espoirs sur la générosité de Garfield qui le reçoit entre deux portes à la Maison Blanche, avec bienveillance mais sans intention. Cette confrontation constitue un passage intéressant d’ironie dramatique dans la fiction. On y voit deux caractères différents, chacun perché sur un niveau de réflexion inatteignable pour l’autre, sans qu’aucun des deux n’imagine jusqu’où cette incompréhension va les mener.
Chester Arthur (1829‑1886), un avocat corrompu à la vice-présidence

A côté des deux principaux protagonistes, d’autres personnages gravitent dans l’entourage présidentiel, avec de plus ou moins bonnes intentions. Parmi ceux-ci figurent le très influent sénateur Conkling, aussi retors que Garfield est intègre, son homme de main Chester Arthur, ou encore le candidat malheureux à l’investiture Blaine, que Garfield va désigner comme Secrétaire d’Etat.
Le plus intéressant est le second de la liste. La série nous présente Chester Arthur comme un rustre jouisseur et corrompu, séide de Conkling et de tous ses mauvais coups. Qui est-il réellement ?
Avocat prospère, Arthur n’est certes pas un enfant de chœur. Il profite des opportunités offertes par la fin de la guerre de Sécession pour obtenir des postes publics bien rémunérés. Repéré par Roscoe Conkling, il devient un acteur influent de la « machine » politique républicaine, faite de clientélisme et de pots de vins (les démocrates ont la même organisation…). Il obtient ensuite le mandat de percepteur du port de New York, une fonction stratégique très convoitée et très bien payée. En échange de ces prébendes, il lève des fonds avec un certain succès pour les campagnes républicaines.
Le CV d’Arthur se suffit sans qu’il soit nécessaire de forcer le trait. C’est pourtant et malheureusement ce que propose la série. L’objectif est de créer un contraste saisissant avec Garfield-le-pur, qui percute de plein fouet le spectateur lorsqu’il apprend que Chester Arthur est choisi par Garfield pour devenir son colistier et donc vice-président. L’intention est louable, mais la concrétisation à la truelle s’avère excessive. Elle servira cependant pour la suite de l’histoire. Nous y reviendrons.
Au plan politique, le choix d’Arthur comme colistier de Garfield correspondait à la volonté de celui-ci d’attirer à lui les votes des électeurs de la puissante faction de Grant, dont Conkling et Arthur étaient les plus fervents soutiens.
On connaît évidemment la fin : quand Garfield meurt, le vice-président Arthur reprend le mandat. Il se révèlera un président bien plus à la hauteur qu’attendu. Dès le début de son mandat, il remplace la quasi‑totalité de l’administration Garfield pour y placer des proches, mais contre toute attente, il parviendra à faire adopter une importante réforme de la fonction publique, basée sur le mérite et les concours, plutôt que sur le système de corruption qui l’avait vu s’élever lui-même dans la hiérarchie.
Atteint de soucis de santé, il peine à obtenir l’investiture de son parti à l’issue de son mandat, en 1884. Il se retire, laissant la place à James G. Blaine (qui s’inclinera face au démocrate Grover Cleaveland). Après sa retraite politique, il reprend brièvement son activité d’avocat, puis meurt d’une hémorragie cérébrale le 18 novembre 1886.
A la lecture de cette rapide biographie, on voit en quoi le personnage de Chester Arthur représente un intérêt historique et dramatique, qui mériterait d’obtenir sa propre mini-série (ou une suite de meilleure facture à celle-ci ?)
Mais revenons à l’opposition entre Garfield et Guiteau.
Une présidence lumineuse ? Vraiment ?

La présidence de Garfield ne dura que 200 jours, soit la deuxième plus courte de l’Histoire après celle de William Harrison (31 jours en 1841). Qu’en retient-on ? Honnêtement, peu de choses. Garfield tente d’apaiser les tensions internes au parti républicain en formant un cabinet équilibré. Il engage des réformes de la fonction publique, lutte contre la corruption du département des Postes et nomme plusieurs Afro‑Américains à des postes importants. Le pauvre n’aura pas le temps d’imprimer sa marque dans l’Histoire et pourtant, c’est ce que la série tente de nous faire croire.
Elle le décrit comme un président proche des gens, comprenant leurs problèmes. Il organise des permanences à la Maison blanche, quitte à être débordé, il lutte avec acharnement contre les peaux de banane que ses adversaires mettent sur sa route. Il en ressort un portrait magnifié, voire mythifié, d’un homme de principe, sans faille morale, désigné président pour « faire le bien ». Aucun défaut n’affleure et c’est bien le problème. Cette construction monolithique concourt à rendre le personnage trop parfait et donc pas du tout attachant. Même à la veille de sa mort, il se montre courageux et digne, soutenu par son épouse irréprochable et pardonnant à tous. C’est agaçant ! Vous avez dit guimauve ?
Là où le scénario dérape vraiment, c’est lorsqu’il insiste sur le rayonnement que produit la personnalité de Garfield sur son entourage. L’exemple le plus éclairant est l’évolution de Chester Arthur. Adversaire du début, y compris dans les premiers jours de sa vice-présidence, Arthur semble peu à peu souscrire aux idéaux de Garfield à force de le fréquenter. Il rompt avec Conklide, entame une profonde introspection et apparaît accablé par la situation désespérée de Garfield après l’attentat. Lors de l’agonie du président, au bord des larmes, par respect et par peur, on le voit refuser de prendre sa responsabilité et de remplacer le président en titre. On frôle le mélodrame… Dans les faits, si Arthur a en effet hésité à assumer la présidence, c’est surtout en raison d’un flou constitutionnel et du calme politique estival qui ne justifiait pas une telle extrémité.
Un assassin sombre et oublié
A l’opposé, l’évolution de Guiteau est sans espoir. Il se désespère de ne pas obtenir satisfaction de ses revendications. Il sombre dans une folie de plus en plus inquiétante et après un refus cinglant de Blaine de prêter attention à ses appétits de carrière, Guiteau se persuade que Dieu lui ordonne de « sauver la nation » en éliminant Garfield. L’engrenage fatal est enclenché.
Le 2 juillet 1881, Guiteau tire sur Garfield à bout portant. Une des deux balles se loge près du foie du président, mais sans que les médecins puissent la localiser précisément et a fortiori la retirer. Ils pratiquent des actes chirurgicaux à mains nues et avec des instruments non stérilisés, ce qui provoque en définitive une septicémie. Garfield meurt le 19 septembre 1881, au terme d’une atroce agonie de deux mois.
Le personnage de Guiteau n’est pas conçu pour attirer la sympathie, mais ici non plus, il n’y a guère de nuance dans sa construction. Il y a un bon et un méchant. Lui, c’est le méchant. C’est un assassin fou, point.
Son procès débute le 14 novembre 1881. Guiteau affirme être « légalement fou » mais pas « médicalement fou ». Il imagine s’en tirer sans mal et envisage la rédaction d’un livre et une tournée de conférences après son acquittement. Il est condamné à mort le 25 janvier 1882 et pendu le 30 juin 1882.
Une portion de son cerveau est aujourd’hui conservée dans un musée de Philadelphie.
Le président foudroyé ne m’a pas foudroyé
L’Histoire fournit un matériau de choix avec cette présidence écourtée. Si le résultat n’est pas un ratage, Le président foudroyé fait preuve de faiblesses assez dérangeantes.
Au rayon positif, on peut souligner la mise en évidence d’un épisode peu connu de l’histoire américaine et une reconstitution historique qui tient la route. Le parti pris de se concentrer sur les personnages plutôt que sur les événements ou la politique est acceptable, mais on peut déplorer le traitement que les producteurs, le réalisateur et le scénariste ont réservé à cette histoire. On regrettera ces personnages trop lisses, même agaçants, et une interprétation assez libre de l’Histoire officielle, destinée à servir une morale toute américaine qu’on a du mal à accepter de ce côté de l’Atlantique.
Pour rester dans les meurtres présidentiels, on est loin de la qualité de Killing Lincoln ou de JFK.
En regardant Le président foudroyé (Death by lightening), on ne perd pas son temps, mais il existe des manières plus intéressantes de l’employer.


